Je sais, j'ai promis du cul mais avant, il faut bien faire ce post-là. Je le reporte depuis un moment et on y est. C'est aujourd'hui.
J'ai commencé ce blog avec une rupture amoureuse. Les premiers jours, bloguer m'a permis de tenir dans la mesure où raconter mon malheur me faisait rire. Mais cette rupture s'éloigne. Une rupture en débardeur - c'est dire si ça remonte. Les déchirements de l'après paraissent un peu absurdes. Pourtant je garde à jamais un souvenir ému de Roxanne, une jeune femme bouleversée, une nuit dans un bar de Montorgueil. J'avais remarqué qu'on parlait du processus de rupture comme d'une maladie grave, avec des symptômes, des évolutions, des stades différents. L'euphorie, la colère, la tristesse - autant d'états émotionnels qui se transforment en paliers à franchir. Plus ou moins vaillamment.
Depuis cette rupture, il y a eu plein de choses, les plus importantes étant incontestablement professionnelles et puis des micro-évènements.
Une alternance de deux phases. Les instants difficiles. Dans mon cas précis, la torture de questions auxquelles on n'aura jamais de réponse parce qu'une réponse c'est déjà une forme de rationalité incompatible avec les tourments et changements du sentiment amoureux. Et puis, parfois, j'ai vécu des moments qui avaient la fraîcheur de l'adolescence, quand on traînait devant les marches du Panthéon avec Cureuil, et d'autres qui avait la saveur d'un instant avorté dix ans plus tôt.
Mais dans le fond, cette rupture, elle m'a ramenée au temps qui passe. Cinq ans. Quand je regarde les photos, je vois des enfants. Ce que j'en retiens, ce qui a sans doute été le plus difficile, ce n'est pas d'admettre qu'on ne vieillirait pas ensemble - parce qu'on n'a jamais voulu vieillir ensemble, on n'a pas à faire le deuil d'un avenir dans lequel on ne s'est pas projetés. C'est de comprendre qu'en quittant l'autre c'est avant tout à son passé, à sa jeunesse, à sa vie, à soi-même qu'on dit adieu. A la sécurité aussi. On se quitte et paradoxalement on se retrouve, parce qu'on se perd dans un couple, on se perd dans le regard - ou l'absence de regard - de l'autre. Soulagée de ce poids, on se retrouve. Et on se réconcilie - loin de la tyrannie de "devoir être" amoureux.
Mais il y a eu des deuils difficiles. Le deuil de ma vie d'étudiante. Le deuil de la cour d'honneur. Le deuil de la bande de branleurs invétérés qu'on ne sera plus. Le deuil de l'ami qui mettait son caca au micro-onde. Le deuil de la découverte des rockeurs parisiens. Le deuil des vacances fauchées à l'autre bout du monde. Le deuil de l'école doctorale Langage et Concept. Le deuil de la découverte des bédés de Trondheim. Des Strokes et des Libertines. Le deuil de la queue de Vincent Gallot. Le deuil de Zoolander. Le deuil de l'écoute dans un silence religieux des compiles des Inrocks avant de décréter que tout est de la merde. Le deuil des concerts pourris au Gambetta en pensant que la conquête du monde est pour demain. Le deuil surtout d'un amour qui avait des yeux tellement enfantins pour me regarder que même du haut de mes 23 ans j'en étais stupéfiée et renversée.
Privée de l'autre avec qui on a partagé ces différentes périodes, qui a fait le lien entre tous ces instants, le propre du compagnon, on se retrouve seule avec ce qui n'est plus qu'une somme de souvenirs morts à jamais.
Ce qui m'a sauvée dans cette rupture, c'est que je n'ai pas oublié que la partie de moi à qui je faisais mes adieux était recroquevillée sur son canapé en sanglotant, attendant désespéramment que la porte de l'appart se décide à s'ouvrir vers les 6h du mat et prête à entendre n'importe quel mensonge en souvenir des yeux innocents qui l'avait regardée quelques années plus tôt. C'est sans doute plus facile de renoncer à ça.
Je n'aurai plus jamais 23 ans.
Et c'est un soulagement.